Ben Bangoura, Editeur @ AlloAfricaNews

C’est avec amertume et désillusion que les guinéens ont réagi à l’annonce, le samedi 26 mai 2018, de la mise en place du gouvernement dirigé par le nouveau premier ministre, Ibrahima Kassory Fofana. Déjà, la nomination de ce dernier, le 21 mai 2018 par un décret du président Alpha Condé, avait fait couler beaucoup d’encre et divisé la cité.

Les détracteurs de Mr. Kassory Fofana ont regretté le fait qu’on confie les rênes du gouvernement à un homme qui est considéré comme l’un des fossoyeurs de l’économie guinéenne et qui était un farouche opposant au professeur Alpha Condé, du tempriwall, or cashs du Général Lansana Conté. Tandis que ses admirateurs rappellent que leur champion n’a jamais été impliqué ou cité dans des malversations financières et qu’il aurait d’ailleurs mené une lutte farouche contre la corruption du temps où il servait comme ministre des finances. Alors que ce débat faisait rage entre ces 2 groupes, beaucoup d’autres guinéens ont estimé qu’il valait mieux attendre la composition du nouveau gouvernement pour avoir une idée claire de la future direction du pays.

Un gouvernement de 3e mandat ou de gestion du statu quo?

Alors que le président Alpha Condé avait promis de faire un grand remaniement ministériel et de nommer des ministres responsables proches du peuple, la liste des membres du gouvernement qui a été lue sur les antennes de la RTG a suscité la consternation au niveau du public guinéen qui doit se résoudre au fait que le renouveau tant attendu tardera encore à venir. En effet, ce sont pratiquement les mêmes figures qui sont revenues aux affaires. Et parmi elles, il faut citer d’abord les poids lourds tels que le tout puissant ministre de la défense et des affaires présidentielles, Mohamed Diané, un fidèle parmi les fidèles, qui de l’avis de nombreux observateurs serait un vice-président non déclaré, en réalité le second homme fort du pays. Il y a aussi le ministre Cheick Sako à la justice, le diplomate Mamadi Touré aux affaires étrangères, le général Boureima Condé à l’administration du territoire et le ministre conseiller Tibou Kamara, rescapé de plusieurs régimes guinéens, au ministère de l’industrie et des petites et moyennes entreprises.

Outre ces poids lourds, les ministres du 2e cercle revenus aux affaires sont, entre autres, Abdoulaye Yero Baldé à l’enseignement supérieur et à la recherche scientifique, Moustapha Mamy Diaby aux télécommunications, Ibrahima Kourouma, ministre de la ville et de l’aménagement du territoire, et bien entendu le controversé Bantama Sow aux sports et à la culture.

Dans ce 2e cercle, il faut citer aussi ceux qui ont changé de postes tels que Moustapha Naité aux travaux publics, Boubacar Barry au ministère du commerce et Mama Kanny Diallo qui a vu son ancien ministère scindé en deux. Elle ne conserve plus que le portefeuille du plan et du développement économique. Le troisième cercle est composé de nouveaux arrivants, à peu près une quinzaine dont entre autres, Mamadi Camara au ministère de l’économie et des finances, et bien sur les entrées très remarquées des opposants Aboubacar Sylla au ministère des transports et de Mouctar Diallo au ministère de la jeunesse et de l’emploi jeune.

Après la publication du décret présidentiel, les commentaires allaient bon train. Les uns remarquent qu’il s’agit là d’un gouvernement de sauvetage du système puisque les principaux barons du régime ont conservé leurs postes. Les autres vont jusqu’à dire que ce gouvernement a été mis en place pour préparer le 3e mandat, vu qu’un grand nombre de préfectures est représenté en son sein.

La machine s’emballe

Aussitôt le décret rendu public, on assista à de vives réactions de la part du public. La clameur était si vive que la machine gouvernementale se mit en branle, et passa à la vitesse supérieure pour éviter l’engrenage. Il était clair que ce nouveau gouvernement présentait plusieurs déconvenues avant même son entrée en fonction.

La première fausse note concernait le ministère de l’élevage qui, bien que figurant dans la structure gouvernementale, ne reçut aucun titulaire. Aucune mention du ministère dans le décret qui fut publié. Tout le monde voulait en savoir la raison. La pression montant, il fut bientôt révélée que celui qui avait été pressenti à ce poste, Oye Guilavogui, ancien ministre des transports, avait décliné l’offre sous le prétexte «qu’on n’a jamais vu un Toma berger».

A rappeler que la famille Guilavogui est originaire de la Guinée Forestière, de l’ethnie Toma. Membre influent du parti au pouvoir, le RPG, Oye Guilavogui exerce une influence certaine sur une partie de l’électorat à Kindia, la préfecture d’origine de sa famille maternelle et où il aurait passé toute sa jeunesse. Il se cramponne à ses positions, refuse de céder, et pose ses conditions, soutenu par ses alliès et amis. Les langues se déliant, on apprend que la colère du ministre serait liée au fait que le nouveau ministre Aboubacar Sylla posait comme condition à son entrée au gouvernement, sa nomination au ministère des transports. Ce qui, naturellement irrita Oye Guilavogui qui estimait qu’Aboubacar Sylla était mal placé pour mettre en avant de telles exigences puisque huit ans durant il était porte-parole de l’opposition et passait son temps à invectiver les autorités.

Acculé, le gouvernement se vit contraint de régler ce différend en nommant Oye Guilavogui à l’environnement à la place du tout nouveau ministre Roger Patrick Millimino, qui avait pris ses fonction 2 jours plutôt. Il fut envoyé au ministère de l’élevage qu’il accepta tant bien que mal, et en dépit des protestations de sa communauté d’origine, les Kissi, qui ont pris cela comme une grosse injustice. Il aura fallu une intervention au plus haut niveau pour calmer une situation devenue embarrassante.

L’entrée au gouvernement d’Aboubacar Sylla et du nouveau ministre de la jeunesse, Mouctar Diallo, constitue la seconde anomalie d’un gouvernement qui devait être celui du renouveau. Les guinéens sont restés abasourdis devant le revirement spectaculaire de ces 2 figures de l’opposition qui étaient très critiques envers le pouvoir. Responsables de deux petits partis, membres de l’opposition républicaine, ils étaient au centre des manifestations politiques qui ont vu périr plus d’une centaine de jeunes. Ils entrent donc au gouvernement avec leur crédibilité au plus bas niveau.

Mais la troisième gaffe la plus criarde dans la composition de cette nouvelle équipe est liée à la faible représentation des femmes. Sur un total de 33 ministres, on ne peut en compter que 4. Ce qui est une baisse nette par rapport au précèdent gouvernement qui en comptait au moins huit. Il est clair que le quota de 30% pour la participation des femmes aux instances de décisions n’a pas été respectée. Alors qu’elles se battent pour aller de l’avant et exiger la parité, la part qui leur est réservée dans ce nouveau gouvernement est un net recul.

Aussitôt lancé l’appel à la mobilisation, la résistance s’organise. De tous les côtés, des voix s’élèvent pour dénoncer la faible représentation des femmes au sein du gouvernement Kassory. Sur les réseaux sociaux, le hashtag «Pas sans elles» est créé et fait le ‘buzz’. Le succès de cette campagne met le gouvernement dans l’embarras et oblige le président Alpha Condé à promettre que toutes les dispositions seront prises à l’avenir pour que des femmes soient nommées à plusieurs postes de responsabilité. Mais la campagne pour la parité continue de plus belle.

Voyant ce succès, les jeunes, inspirés par l’action des femmes, s’y mettent aussi et demandent une plus grande participation des leurs dans les hautes instances dirigeantes. Ils créent aussi un hashtag «Jeunesse, leadership capable». Mais ils seront vite rappelés à l’ordre et accusés, en voulant imiter le mouvement des femmes, d’en diminuer l’importance.

A ce jour, il est clair que ce nouveau gouvernement n’a pas répondu aux attentes des populations. Aussitôt formé, il a réussi à se mettre à dos les femmes, les jeunes et les adversaires du premier ministre Kassory Fofana. Sans compter que la confusion née autour des nominations d’Aboubacar Sylla, Oye Guilavogui et Roger Millimino, a créé une méfiance entre les ethnies.

Un gouvernement qui a même failli se mettre à dos la communauté chrétienne avec la décision du premier ministre de réserver le dernier dimanche de chaque mois à l’assainissement. La grogne était telle que le gouvernement a dû reculer et changer de programme. Désormais ce sera le dernier samedi de chaque mois. Ce qui n’a pas arrangé d’autres groupes socio-professionnels.

A ce jour, aucune solution durable n’a été trouvée à tous ces problèmes et tout se passe comme si le gouvernement était hors de contrôle, incapable de rapprocher des positions irréconciliables.
La machine est à bout de souffle et on se demande à quel moment tous ces problèmes vont remonter à la surface avant que le couvercle ne saute.

Cet éditorial reflète le point de vue de la rédaction du site d’information AlloAfricaNews